Arakel Bahaderian (au centre) et ses deux frères

Le périple de mon père

L'histoire de Arakel Bahaderian
écrit par Krikor Bahaderian (Son fils)
traduit par Ashod Papasian

Victimes durant les massacres

  • 3 frères (Adana, 1909)
  • Son père et sa mère (1915)
  • Sa femme et ses 2 enfants (Hadjin, 1920)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble nécessaire de rappeler dans quel contexte s’est déroulé l’histoire que je vais vous relater.

Au départ, la famille de mon père était originaire du Caucase, plus précisément d’Artsakh, et a émigré à Hadjn, une ville de Cilicie, en Turquie. C’était une famille composée de six frères que mon grand-père père arrivait à nourrir grâce à un seul âne, avec lequel il déplaçait des fardeaux par-ci par-là. Un jour, son frère lui demanda s’il pouvait lui emprunter l’âne pour un jour. Bien évidemment, mon grand-père n’a pas refusé. Cependant, il ne se doutait pas de se qui allait se produire : le frère de mon grand-père avait tellement chargé l’âne, que le pauvre animal en est mort. Après cela, les deux frères ne s’adressèrent plus jamais la parole. Quand il était jeune, mon père allait à l’école arménienne et appris ensuite suite le métier de tisserand.

Comme dans les autres familles nombreuses, les frères de mon père furent obligés de s’installer dans d’autres villes pour travailler et nourrir leur famille. C’est ce qui se passe encore de nos jours en Arménie. Nombreuses sont les familles qui sont forcées de partir à l’étranger pour y trouver du travail. Et bien souvent, cela se termine par une tragédie.

C’est précisément ce qui est arrivé à mes oncles, à l’époque où ils vivaient à Adana. En avril 1909, mes trois oncles sont morts dans les massacres perpétrés par le gouvernement des Jeunes-Turcs. Au moment de l’attaque des quartiers arméniens par les Turcs, mes oncles se sont cachés dans des jarres de vin et de blé, mais leur cachette fut découverte après qu’un Arménien les ait dénoncés.

Jusqu’à aujourd’hui, on n’arrive toujours pas à comprendre ce qui a poussé les dirigeants turcs à agir de la sorte. Pourquoi donc massacrer ce peuple travailleur qui avait toujours œuvré pour la prospérité et le développement du pays ? A mon avis, les Turcs n’ont pas agit seuls. Ils exécutaient les ordres de diplomates étrangers qui voulaient avoir sous la main une Turquie malade qui serait plus facile à mettre en pièces. Laissons cela aux diplomates et aux historiens et reprenons l’histoire de notre famille.

La mort de mes oncles porta un gros coup à notre famille. Que pouvions-nous faire ? Il fallait continuer à vivre. Avant de s’installer à Adana, le frère de mon père Ghazar s’était fiancé avec une fille de la famille Petenyan. Les deux familles étaient ainsi liées entre elles et c’est la raison pour laquelle mon père a épousé la fiancée de son frère Ghazar. Deux enfants naquirent de ce mariage, Tigran et Manouk.

En 1915, les Turcs procédèrent aux premières déportations. La famille de mon père n’a pas échappé à cette catastrophe et fut elle aussi déportée vers la Syrie. Sur la route, les parents de mon père périrent. Mon père, sa femme et ses deux enfants survécurent et se retrouvèrent dans la ville de Hama. Ils s‘installèrent dans un des villages voisins et y restèrent jusqu’en 1918. Dans ce village, mon père fabriqua un métier à tisser et se remit au travail. Ses affaires allaient bon train. Il arrivait à nourrir sa famille et même à économiser un peu d’argent, ce qui permit à la famille de revenir s’installer à Hadjn après la signature du traité de paix (on peut trouver plus de détails sur cet épisode dans les livres d’histoire). En 1918, de retour à Hadjn, la vie repris doucement son cours : les habitants reconstruisaient les maisons qu’ils avaient abandonnées quatre ans plus tôt, reprenaient la culture de leurs champs et réparaient leurs fermes endommagées.
C’est à cette époque qu’émergea le mouvement kémaliste qui, comme nous le savons, pouvait compter sur le soutien financier de la Russie bolchevique récemment établie, de la France, de l’Angleterre et de l’Italie, qui avaient toutes des intérêts dans cette affaire (ne nous éloignons pas de notre sujet). Le mouvement kémaliste avait pour but d’annihiler les dernières communautés arméniennes, et notamment Hadjn. Au début, les Turcs essayèrent de conquérir la ville en l’encerclant et en lançant des attaques à petite échelle mais les Hadjntsis arrivaient facilement à les repousser. L’historien Gérard Chaliand décrit très bien les détails de la défense d’Hadjn dans son livre (Gérard Chaliand est d’ailleurs le neveu du gouverneur d’Hadjn). Le siège d’Hadjn durera jusqu'au 15 octobre 1920.

Au début de l’année 1920, les Hadjntsis se préparaient à la résistance. Afin de protéger les habitants des tirs de l’artillerie turque placée sur une colline en face de la ville, ils décident de s’en emparer. Mon oncle Simon, alors âgé de dix-sept ans, participait lui aussi à l’attaque. Les Hadjntsis attaquèrent de nuit et se débarrassèrent des artilleurs, mais ils firent cependant une erreur : après l’attaque, ils balancèrent le canon dans le ravin, et il leur fallut un mois avant d’arriver à le ramener à la ville.

Après toutes ces tentatives infructueuses, les Turcs se limitèrent à de plus petites attaques qui n’inquiétaient pas vraiment les Hadjntsis. Par la suite, le gouverneur Karapet Chaliand invita les aînés de la ville à se rassembler pour leur soumettre une proposition : quitter la ville et rejoindre Adana, sous la protection des villageois armés. La proposition fut rejetée par les jeunes qui se croyaient invincibles et n’étaient pas conscients de la menace. Ce n’était cependant pas la seule raison : Sargis Hapedjyan, le commandant en chef des groupes d’autodéfense était blessé à la cuisse et ne pouvait pas faire toute cette route à pied. Les jeunes étaient quant à eux trop attachés à leurs maisons et à leurs biens pour se résigner à les abandonner. Cette erreur fut fatale pour ces habitants sans défense. Ils furent tous massacrés dans la nuit du 15 au 16 octobre.

Deux mois après la chute d’Hadjn, le cousin de mon père Avag Ghazaryan et ses amis réussirent à s’enfuir, déguisés en bandits. Avag ne parlait que le turc. Il avait vu sa mère mourir devant ses yeux de là où il était caché. Il avait vu comment les Turcs avaient tué sa mère en la tabassant avec des pierres. Avag avait l’habitude de dire : « J’ai tué plus d’une centaine de Turcs, mais je ne vengerai jamais la mort de ma mère. » Avag revint à Hadjn pour y retrouver les Arméniens qui auraient survécu au massacre, mais en vain. L’armée turque n’avait épargné personne, ni les vieux, ni les femmes, ni les enfants. Avag retourna à Adana, puis quitta la Turquie pour Abeghyan. Après cela, nous avons perdu sa trace.

Mon père racontait que, pendant le siège d’Hadjn, la nuit, les Turcs approchaient les positions des Arméniens et discutaient avec eux. Ils disaient : « Les Français vous ont roulé, ils nous ont donné sept caisses de cartouche tandis qu’ils ne vous ont en donné qu’une. » D’autres fois, ils tiraient d’une caverne qui se trouvait à cinquante mètres des habitations. Leurs tirs faisaient des blessés, mais pas de victimes.

Un jour, les Hadjntsis élaborèrent un plan pour se débarrasser de ces indésirables : mettre des explosifs dans la caverne et faire sauter le repère des Turcs. A l’époque, c’était très difficile de se procurer des matériaux en métal. Pour palier à cela, ils utilisèrent des conduits de réchaud, des pierres, des morceaux de métal qu’ils attachèrent à l’explosif. Ils cachèrent l’assemblage derrière le rocher et attendirent que les Turcs s’y rassemblent pour faire sauter leur cachette. Après cela, les Turcs réfléchissaient à deux fois avant d’approcher la ville et faisaient attention lorsqu’ils voyaient traîner des câbles.

Au mois d’octobre, on sentait que la chute de Hadjn était proche. Les kémalistes utilisaient à présent des canons à longue portée fournis par les Autrichiens et arrivaient aisément à bombarder la ville. Au début du siège, les tirs des canons turcs ne causaient pas de dégâts majeurs aux Hadjntsis, mais l’arrivée des canons autrichiens changea complètement la donne. D’entrée de jeu, ils démolirent une grande partie du monastère Saint Jacques. Les Hadjntsis, pris de panique, décidèrent de fuir la ville pour rejoindre Adana, qui était sous protection française. Mais pour cela, il leur fallait briser le siège. Personne ne savait quand et comment organiser la fuite. La décision devait venir du gouverneur.

Au front, mon père restait toujours fidèle au poste. Il répétait toujours à sa famille que si la fuite avait lieu, il viendrait les chercher. Un soir, alors que mon père était à son poste, son frère Simon vint lui annoncer qu’ils lançaient l’offensive et qu’il devait abandonner sa position. Mon père se précipita à la maison pour emmener sa famille, mais une fois sur place, il trouva la maison vide. Ils avaient rejoint les autres habitants qui avaient périt sous les tirs des Turcs en tentant de s’enfuir. Seuls quatre-cent soldats réussirent à s’en sortir sous le commandement d’Aram Kaytsaki (alias Thérésa). Le groupe parvint à briser le siège et pris la route d’Adana. Mon père se retrouva tout seul, mais comme il connaissait bien le terrain, il réussit à s’enfuir et se cacha dans des buissons jusqu’au lever du jour.

C’est ici que commence le périple de mon père.

La ville d’Adana se situe à environ 140 km de Hadjn et mon père devait faire cette distance de nuit, sans tomber entre les mains des Turcs. Le jour, il se cachait dans des buissons, des hautes herbes ou des bois. Mais le problème n’était pas seulement de marcher, il fallait aussi se nourrir. Jusqu’à Adana, mon père n’a jamais lâché son fusil. Les trois premiers jours, il se nourrit des quelques provisions qu’il avait emmenées : un morceau de jambon, du pain, du fromage et du sucre. Les jours suivants, il se nourrit de baies, de racines et d’herbes trouvées sur le chemin. Un jour qu’il était caché dans les hautes herbes, il entendit une sorte de chuchotement qui le mit sur ses gardes. Le fusil en main, il s’avança pour voir d’où venait le bruit. A sa grande surprise, ce n’était qu’une tortue. Mon père était fou de joie. En un tour de main, il alluma un feu et fit cuire la tortue avant de reprendre son chemin.

Un autre jour, avant le lever du soleil, il se dissimula dans des buissons, mais découvrit bientôt qu’il se trouvait aux abords d’un village. Une paysanne turque qui cherchait son âne avançait dans sa direction. Il tint son fusil prêt à ouvrir le feu : si elle approchait trop, il allait devoir tirer. Les villageois turcs étaient toujours armés et ils ne perdaient jamais une occasion de tuer un « gyavour » (infidèle). C’est alors que du village, on appelait la villageoise. Ils avaient retrouvé l’âne. Mon père poussa un ouf de soulagement et se sauva aussitôt de cet endroit « hospitalier ».

C’était la fin de l’automne et il tombait des pluies diluviennes. Une fois, alors que mon père essayait de traverser une rivière, il faillit se noyer. Même s’il ne savait pas bien nager, il arriva à s’en sortir. Quelques jours après, il tomba sur un groupe de Hajdntsis qui tentaient eux aussi de rejoindre Adana. Après quarante jours de marche, ils approchaient enfin de leur but. Lorsque mon père arriva à Adana, il ressemblait à un cadavre. Il retrouva deux de ses frères : Simon, qui était venu avec le groupe d’Aram Kaytsak, et Rouben, qui habitait déjà à Adana avant le déclenchement de la guerre. Les premiers jours, ils nourrirent mon père avec du lait et des aliments légers, mais cela n’empêcha pas mon père d’attraper une diarrhée aiguë. Ils le transportèrent immédiatement à l’hôpital américain. Les médecins prédirent que s’ils arrivaient à le maintenir en vie jusqu’au lendemain, il serait sauvé. Fort heureusement, ils avaient vu juste. Mon père retrouva bientôt ses forces et se remit au travail. C’est à cette époque que les forces françaises se retirèrent de Cilicie et abandonnèrent les Arméniens aux mains des Turcs. Ainsi, la plupart des Arméniens furent forcés de fuir la Turquie et de rejoindre la Grèce puis la France.

Mon père s’est remarié avec ma mère, qui avait elle aussi fuit les massacres avec ses deux filles. La petite était morte de maladie en chemin mais la grande, couverte de blessures, avait survécu. Ma mère décida de laver toutes ces plaies avec du jus de citron, et en quelques jours, l’enfant retrouva ses forces. Mon père et ma mère se marièrent en Grèce. Un an plus tard, mon père partit en France sur les conseils de ma mère, grâce au passeport de l’entreprise Schneider. En France, il commença à travailler comme ouvrier dans la ville du Creusot et fût bientôt rejoint par ses frères. Après avoir vécu ensemble quelques années au Creusot, ils déménagèrent à Paris en 1929, lorsque j’avais deux ans.